"Le Laboureur et ses enfants".

L'auteur:le fabuliste Jean de La Fontaine est un écrivain du XVII siècle; il appartient au mouvement du classicisme dont le premier principe est de plaire et d'instruire par le biais d'oeuvres littéraires ou artistiques.Il a choisi de reprendre des fables d'auteurs de l'Antiquité afin de les traduire en français et de les mettre en vers.Il utilise souvent comme ses prédécesseurs des animaux personnifiés afin de plaire à son public et de l'instruire indirectement sur ses défauts dont sont représentatifs ses personnages; ainsi le Corbeau est crédule et fat, la Cigale insouciante; le Lion et le Loup représentent la force et le pouvoir absolu du roi,etc.
Le texte résumé: Dans la fable "Le laboureur et ses enfants", il n'est point question d'animaux mais d'un être humain, un laboureur qui enseigne indirectement à ses enfants l'importance de son travail.
Les enjeux : Ce faisant, le fabuliste transmet habilement cette leçon du travail à ses lecteurs.
Le plan suivi:Voyons comment La Fontaine raconte cette histoire et la rend efficace pour enseigner une leçon de vie.

I.La Fontaine raconte cette histoire par un récit bref et plaisant.

1)Un récit bref grâce à une histoire à des personnages et des actions simplifiés et grâce à des techniques pour abréger le récit.

a)Le texte se compose d'un bref récit de seulement 14 vers(vers 3 à 16), à la troisième personne et au passé("Un riche Laboureur fit venir","parla"...). Ce récit compte peu de personnages:le Laboureur et ses enfants; ils ne sont ni nommés ni les enfants dénombrés. On apprend le statut social du père simplement par un nom et son adjectif qualificatif "un riche Laboureur".Il possède une terre suffisamment importante pour constituer un "héritage" (vers 5)qu'il a reçu lui-même de ses parents(v.6).
b)Le récit est constitué d'un schéma narratif simple:
-La situation initiale : les dernières volontés du laboureur qui va bientôt mourir (vers 3-4).
-L'élément perturbateur: la recommandation faite à ses fils de ne pas vendre sa propriété à cause de la présence d'un trésor à trouver (v.5-9).
-Les péripéties consistent en des conseils du père sur la méthode de recherche du trésor consistant à "retourner" la terre(v.10-12) et en son application scrupuleuse par les fils(v.13-14).
-la résolution et la situation finale sont l'absence d'un trésor au sens propre ("D'argent, point de caché")mais l'obtention d'un bénéfice, d'un profit grâce au labour("si bien qu'....Il en rapporta davantage") (v.14-16).
c)Des ellipses abrègent le récit: d'abord une ellipse narrative passe sous silence les semailles nécessaires à la récolte; si les enfants s'étaient contentés de creuser la terre elle n'aurait pas pu produire (vers 13-15).Ensuite des ellipses de construction des phrases éludent les verbes voire les sujets: par exemple dans la proposition "Le père mort"(v.13), le verbe conjugué "étant mort" est sous-entendu;dans la proposition nominale "D'argent, point de caché", sont éludés le sujet et le verbe ainsi qu'une répétition tels que "Il n'y avait point d'argent , point d'argent de caché".

Tels sont les éléments qui permettent la brièveté de cette fable.Voyons comment s'exerce l'art du conteur.

2)Un récit plaisant grâce à son dynamisme et la présence discrète et donc ironique du narrateur.

a)D'abord,le récit est vivant grâce aux paroles rapportées du Laboureur au style direct (vers 5 à 12)ce qui donne aussi de l'importance à ces propos.De plus, il est vivant car il permet d'imaginer le dynamisme du labour mené par les fils, suggéré par les verbes d'action que nécessitera la quête du trésor "Remuez...Creusez, fouillez, bêchez" et une fois que les fils se mettent à sa recherche par un verbe d'action et l'emploi du présent de narration ("les fils vous retournent le champ").
b)De plus,le récit est amusant parce que le narrateur adresse un clin d'oeil complice au lecteur par l'emploi du pronom "vous" afin de se moquer du zèle des fils motivés par l'espoir de trouver le fameux trésor("les fils vous retournent le champ, /Deçà, delà, partout"); l'énumération "deçà, delà, partout" prend une valeur hyperbolique pour amplifier l'ampleur de la quête toujours afin de se moquer de l'avidité des fils qui en oublient leur paresse.C'est une forme de satire.
c)Enfin,le récit s'achève par une chute amusante: les enfants ont été en quelque sorte dupés par leur père et le narrateur s'arrange pour ne dévoiler ce subterfuge qu'à la fin de l'histoire(v.16)

Récit amusant s'il en est, sa poésie contribue à son agrément.

3)Un poème plaisant par le travail de la versification et de ses effets sur le récit.

a) La fable se compose de 18 vers,octosyllabes et alexandrins ce qui permet une variation du rythme et évite la monotonie. Ainsi, l'accent tonique toutes les six syllabes des alexandrins des vers 3 et 4 ,ponctue régulièrement les éléments essentiels de la situation initiale du récit(Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine//Fit venir ses enfants, leur parla sans témoin").
L'alexandrin au vers 11 en revanche voit se multiplier les accents toutes les deux syllabes,"Creusez, fouillez, bêchez,"(2+2+2);,puis l'accent tonique suivant se porte sur l'avant-dernière syllabe du vers "ne laissez nulle place"(+6)avant un enjambement sur le vers suivant, un octosyllable"Où la main ne passe et repasse" qui compte deux accents toniques(5+3); le rythme est donc varié contribuant à accentuer la vivacité des verbes d'actions à mener dans tout le champ pour trouver le trésor.

b) Les rimes sont limitées au nombre de huit .L'une d'entre elles, en [age]met en valeur les termes au coeur de l'intrigue: l'héritage, le courage, davantage et sage.C'est-à-dire un héritage qui va rapporter davantage avec du courage et voilà comment être sage.
Par ailleurs, les rimes sont croisées à la fin des quatre premiers vers, embrassées pour les quatre suivants et suivies pour les huit derniers vers. Cela donne un effet de mesure,d'ordre et d'équilibre.
Des rimes intérieures contribuent à l'harmonie d'ensemble.Ainsi "place/repasse" ont pour écho "passe" au sein du vers 12.Les assonances en [é]et [a] couplées aux allitérations en [n],[p],[l]et [s] dans les mêmes vers "Creusez, fouillez, bêchez;ne laissez nulle place//Où la main ne passe et repasse", renforcent cette harmonie et mettent en valeur les paroles du père.

Tels sont les éléments plaisants de ce récit versifié au service d'une morale.

 

II.En effet ce texte est une fable, le récit a une visée argumentative.

Une fable se compose d'un récit et d'une morale qui révèle la visée argumentative de la fable.

1)Le discours moraliste.

Il opère en deux temps, de part et d'autre du corps du récit. D'abord, il énonce une leçon, l'illustre et la justifie par le récit, puis il termine par une maxime.

a)La morale,explicite, est située au début du texte: "Travaillez, prenez de la peine , c'est le fond qui manque le moins."Le rythme binaire et régulier ponctue cette recommandation du fabuliste et la met en valeur.
b)Le fabuliste s'implique par l'emploi de l'impératif et donne un conseil au lecteur assorti d'une explication qui fait aussi office d' affirmation;il faut travailler parce que c'est une ressource sur laquelle on peut compter, qu'on possède: la litote "le fond qui manque le moins" le suggère. La métaphore du "trésor" au dernier vers le confirme.
c)En effet,à la fin de la fable,après le récit,le fabuliste reprend son discours moraliste par un jugement : "Mais le père fut sage" et par une justification didactique du mensonge:"De leur montrer avant sa mort/Que le travail est un trésor".

Ce discours moraliste du fabuliste est justifié par le personnage du Laboureur.

2)La sagesse du père.

Le père est un personnage qui inspire la sympathie et l'adhésion à sa thèse favorable au travail.

a)La narration présente le père comme malin: il parle à ses enfants "sans témoins"(v.4) afin de donner du crédit à son histoire de trésor en la présentant comme un secret; il est aussi malin car il empêche ses enfants de dilapider leur héritage et leur enseigne indirectement son métier et la méthode pour s'enrichir . La narration le présente donc aussi comme un homme ayant accompli son rôle de père: il transmet avant de mourir ce qui a de la valeur à ses enfants pour leur permettre de vivre du mieux possible.
b)Le discours du père est persuasif et permet à La Fontaine de l'être par son intermédiaire. Il implique ses fils par l'emploi du pronom "vous",du pronom "nous" et des adjectifs possessifs "nos" et "votre"("Gardez-vous...de vendre l'héritage/Que nous ont laissé nos parents"; "votre champ") afin de les influencer.
Il se montre encourageant ("mais un peu de courage/Vous le fera trouver/vous en viendrez à bout"); il utilise le futur de l'indicatif pour sa valeur de certitude de ce qui va arriver, ce qui est rassurant.
Il emploie aussi l'impératif pour enseigner sa méthode qui est en fait l'enseignement du labour: "Remuez votre champ...Creusez, fouillez, bêchez"
c)L'enseignement du père est une méthode efficace: le connecteur de conséquence("si bien que") le prouve( "si bien qu'au bout de l'an il en rapporta davantage"): les enfants se sont enrichis non pas grâce à l'argent facile de la vente de l'héritage mais grâce à leur labeur, source inépuisable de richesse.

Présenté ainsi le travail du laboureur prend une valeur allégorique.

3)Une fable à la visée symbolique.

Le labour n'est pas le seul type de travail ciblé par cette fable. Il n'en est qu'une forme illustrative.

a)D'abord, l'emploi du présent de vérité générale (v.2 et v.18) montre la valeur universelle des affirmations sur le travail.
Ensuite le mot "travail" est le terme générique pour désigner n'importe quelle activité qui demande des efforts et qui enrichit.La Fontaine transmet là une valeur qui est celle de son milieu (son père avait une charge aux Eaux et Forêts), c'est un roturier,un bourgeois qui valorise son statut par l'importance de son labeur. Ce n'est pas un noble qui va bénéficier de son héritage, c'est un roturier qui doit travailler.
b) Cela peut paraître ironique car La Fontaine n'a justement pas fait fructifier son propre héritage au contraire de son frère. Il s'est consacré aux lettres et a donc dépendu de mécènes pour vivre de sa plume.Mais cela prouve donc bien qu'il désigne n'importe quelle activité par le terme de "travail" .Le travail des mots n'est pas une activité moindre comme le signale un auteur contemporain, Boileau, dans un Art poétique sur la poésie: "Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage"recommande-t-il en comparant ainsi son travail de poète à celui d'un artisan besogneux; il faut se corriger, trouver le mot juste, la tournure correcte, respecter la mesure et la rime pour obtenir un poème de qualité. Or on voit que c'est ce que fait La Fontaine.
c)L'enrichissement n'est pas forcément à prendre au pied de la lettre. La Fontaine ne s'est pas enrichi par le métier de fabuliste.Mais il lui a permis de fréquenter des Grands de ce monde et de faire ce qui lui plaisait le plus : écrire, raconter,critiquer habilement et enseigner un art de vivre du mieux possible. C'est donc un enrichissement plus spirituel que matériel.

Conclusion: Cette fable est donc un exemple de la maitrise de l'art de conter de La Fontaine pour enseigner une valeur qui est toujours d'actualité ("travaillez plus pour gagner plus" scandait un ancien président de la République).Elle allie poésie,satire et art de persuader habilement.Elle affirme que le "champ" est un lieu à exploiter. Symboliquement ce peut être un "jardin intérieur", un talent , une passion à exploiter car source d'enrichissement personnel.